Une décennie de saveurs pour les moines de Saint-Wandrille

© Bière Actu.

En 2014, les moines cherchaient un nouveau gagne-pain et se lançaient dans la bière deux ans plus tard. Pour les dix ans de leur brasserie, ils ouvrent ses portes et proposent des bières anniversaire.

Fondée en 649, l’abbaye Saint-Wandrille (Rives-en-Seine, 76) a suivi le fil agité de l’histoire de France : exils, interruptions, reconstructions. Mais l’aventure qui mobilise aujourd’hui sa trentaine de moines bénédictins est autrement plus récente. Depuis dix ans ils brassent de la bière, dans le plus grand respect de l’adage bénédictin « Ora et labora » , prie et travaille, qui résume l’équilibre voulu par saint Benoît de Nursie dans sa Règle de vie monastique écrite en 530.

2014 : une abbaye en quête d’un nouveau projet économique

En 2014, la communauté fait un constat simple : elle vit du fruit de son travail, or deux de ses activités économiques se sont arrêtées. Le père abbé, Jean-Charles Nault, réunit les frères et tous s’accordent très vite sur la nécessité d’une activité artisanale et communautaire, un produit fait par les moines et vendu à la boutique de l’abbaye. Parmi les idées, celle de la bière suscite l’intérêt, mais aussi « bien des réserves. » Puis une série de circonstances, que les moines qualifient de providentielles, les pousse à oser. Premier signe : un ami du père abbé lui offre un kit de brassage, qui permettra aux moines de saisir le fourquet et leur donnera l’envie d’aller plus loin. Un investissement suit : une gamelle, un concasseur manuel, des malts et des houblons variés pour commencer à brasser.

Apprendre à brasser, apprendre à déguster, en communauté

Reste à se former. Deux frères sont envoyés au lycée agricole de Douai pour suivre une formation de brassage. Ils rencontrent d’autres brasseurs et affinent leurs premiers essais. En parallèle, le biérologue Hervé Marziou initie certains frères à la dégustation. « Au départ, aucun de nous ne savait déguster la bière ! » , se souvient le père abbé. Le projet devient peu à peu collectif. Les moines choisissent de ne pas recourir à une recette extérieure et de bâtir eux-mêmes la leur. Une équipe conçoit l’étiquette, une autre planche sur la commercialisation et la communication. Fin 2015, devant l’engagement de la communauté et un bilan financier projeté positif, le matériel de brassage professionnel est commandé. Suivront six mois de travaux d’aménagement d’un local et d’installation des cuves. Le nom de la brasserie, lui, est tout trouvé : Brasserie de l’Abbaye Saint-Wandrille.

Moines avant d’être brasseurs : la bière au rythme de la liturgie

Ici, la brasserie ne dicte pas le calendrier. « Nous sommes avant tout des moines qui faisons de la bière » , rappelle Jean-Charles Nault, pour qui le projet est « au service de notre vie monastique » et non l’inverse. « Ora et labora » , la journée d’un moine se partage entre prière, travail (environ quatre heures), lecture et activités communautaires, et les choix techniques s’en ressentent. L’embouteilleuse, plus chère, permet de mettre en bouteille entre la messe et les vêpres. Le format de 50 cl répond à la même logique : avec des fermenteurs de 20 hL, il est plus rapide de remplir 4 000 bouteilles de 50 cl que 6 000 de 33 cl. Les volumes sont calés sur les forces de la communauté, l’espace de la micro-brasserie et le calendrier liturgique. La semaine suit un rythme fixe : préparation du brassin le lundi, brassage le mardi et le mercredi, préparation de la mise en bouteille le jeudi, embouteillage le vendredi, rangement le samedi. Le frère brasseur assiste à la messe à 6h30 et intercale la prière des offices liturgiques entre deux opérations. Le noviciat prépare les palettes, toute la communauté met en cartons.

Une gamme permanente et de nombreuses collaborations éphémères

La gamme permanente porte des noms latins et des styles bien campés. La Saint-Wandrille (6,5 % alc/vol), pale ale ambrée et première recette des frères, domine largement avec 704 796 bouteilles et 893 fûts produits depuis l’origine. Viennent ensuite la blonde d’été Sicera Humolone (5,5 % alc/vol), la blonde de récolte Hortus Deliciarum (6,2 % alc/vol), la noire Scottici Generis (7 % alc/vol), mais aussi deux bières nées de rencontres : la Caripde Maris (8 % alc/vol), une blonde double bitter brassée avec la Brasserie Dieppoise, et la Requies Sitis (5 % alc/vol), une saison élaborée avec les brasseries Thibord et Crépuscule. Au total, plus d’un million de bouteilles ont quitté l’abbaye. Les collaborations éphémères prolongent ces amitiés : O’Clock en 2019, la Brasserie du Pays Flamand en 2022, L’Odon et Deck & Donohue en 2023, la Brasserie de Vaucelles et L’Échappée Bière en 2026.

Barriques, Decimae et portes ouvertes pour fêter les 10 ans

Pour son anniversaire, la brasserie a voulu sortir de sa zone de confort. Trois bières élevées en barrique, un univers jusque-là inconnu, ont été conçues en collaboration : une triple brassée à la Spontanerie puis vieillie en fût de cognac, une Scottish Ale née chez O’Clock et reposée en barrique de calvados, et une Sicera double brassée avec Deck&Donohue, élevée en barriques de chardonnay entreposées dans une grotte mauriste du parc de l’abbaye.

Point d’orgue : Decimae, bière servie à la pression, brassée pendant quatre jours avec une dizaine de partenaires. Elle associe du houblon Chinook cultivé en Normandie par Houblonn’Eure et de l’estragon fruit de la passion d’un maraîcher havrais. Le malteur retraité Nicolas Rosa et Jean-Luc Hanin, président émérite des amis de la bière artisanale normande, y ont aussi pris part. Le public pourra goûter le tout lors des portes ouvertes, du 23 au 25 octobre : exposition, visite exceptionnelle de la brasserie, bar éphémère et échanges avec les frères brasseurs, à l’abbaye. Trois jours de convivialité, fraternité et découvertes, autour d’un savoir-faire unique en France : des bières brassées par des moines. ■



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