La fin de l’historique brasserie allemande après plus de trois siècles d’activité met en exergue la crise systémique profonde qui secoue actuellement la filière brassicole d’outre-Rhin.
Le chêne est à terre. C’est un monument historique de la culture brassicole allemande qui s’écroule. Fondée en 1679, la Privatbrauerei Eichbaum de Mannheim (Bade-Wurtemberg, DE) s’apprête à vider définitivement ses cuves. L’annonce, survenue à la suite de l’échec des négociations de reprise, sonne le glas de la plus ancienne entreprise de Mannheim et confirme le malaise profond qui secoue le secteur brassicole outre-Rhin.
« Je crois que nous traversons la période la plus sombre de l’histoire de la brasserie, après 347 ans d’existence » , a confié Uwe Aichele, directeur général de la brasserie Eichbaum, au micro du média allemand SWR. Évoquant un combat de tous les instants, il a ajouté que ses équipes avaient « tout tenté » au cours des huit derniers mois pour redresser la barre. Un effort malheureusement insuffisant face à une impasse majeure : « Des circonstances nous empêchent de poursuivre nos activités » , a-t-il admis, sans toutefois préciser la nature exacte des difficultés qui accablent aujourd’hui l’entreprise.
Un enchaînement fatal : de l’insolvabilité à la liquidation
Si elle était attendue, la nouvelle n’en est pas pour autant moins douloureuse : l’espoir d’un sauvetage par le fonds d’investissement Lafayette Mittelstand Capital s’est définitivement envolé. Bien que la brasserie ait été placée en procédure d’insolvabilité dès fin 2025 pour tenter de se restructurer, l’administrateur judiciaire et le syndicat NGG (Alimentation-Boisson-Tabac) ont dû se rendre à l’évidence : aucun accord financier viable n’a pu être trouvé pour maintenir l’activité.
Pour tenter de survivre à court terme, la direction avait pourtant déjà vendu ses ‘bijoux de famille’ et notamment sa célèbre boisson maltée sans alcool Karamalz, cédée au géant allemand Veltins. Un sacrifice vain. Les 240 salariés restants (sur les 290 initiaux) vont être licenciés, et la brasserie cessera définitivement de brasser d’ici fin septembre, le temps d’honorer les dernières commandes en cours avant la liquidation totale de ses actifs et de son site historique.
Pourquoi le géant de Mannheim a-t-il vacillé ?
Eichbaum n’était pas une petite brasserie de quartier, mais un site industriel ultra-moderne doté d’une logistique de pointe (dont un entrepôt automatisé géant de 27 m de haut inauguré en 2016) capable de produire près de 1,8 million d’hectolitres par an et d’exporter sa bière, notamment sa pils emblématique Ureich (4,8 % alc/vol), dans plus de 60 pays.
C’est avant tout une forte dépendance à l’exportation et aux volumes de masse qui semble expliquer les difficultés actuelles de la brasserie. D’une part, Eichbaum a subi de plein fouet la perte de débouchés majeurs en Europe de l’Est et en Asie (notamment en Chine, son marché historique pour la bière allemande), la privant ainsi de volumes de vente indispensables. D’autre part, la crise de l’énergie conjuguée à la hausse spectaculaire des prix des matières premières est venue littéralement asphyxier ses marges financières.
Allemagne : la crise existentielle des brasseries traditionnelles
La chute d’Eichbaum est le symptôme d’un marché brassicole allemand en pleine mutation et en crise de rentabilité. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les brasseries traditionnelles d’outre-Rhin, même historiques, sont aujourd’hui en danger : baisse structurelle de la consommation, prix de vente notamment en grande distribution, force des géants brassicoles…
À Mannheim, l’émotion est vive. La ville perd non seulement son plus ancien employeur, mais aussi un morceau d’identité locale. Même le célèbre surnom ironique de la bière locale, la « Leichenwasser » (l’eau de cadavre, ndlr), dû à la proximité géographique immédiate de la brasserie avec le cimetière principal de la ville, va cruellement manquer au folklore des comptoirs de la région.
La disparition d’une brasserie historique comme Eichbaum confirme que dans le paysage brassicole européen actuel, l’histoire et le patrimoine ne suffisent plus à payer les factures d’énergie. ■

Ancien professionnel du CHR, Yann propose des analyses, découvertes et actualités dans l’univers de la bière et des boissons.
